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Date de publication : 22/10/02 - The Ecologist
Auteur : Andrew Kimbrell - Traduit par Virginie Jardin
Dans notre seconde adaptation de l’essai Fatal Harvest : the Tragedy of Industrial Agriculture (récolte fatale) qui se livre à une analyse iconoclaste de la propagande agroalimentaire, The Ecologist révèle le coût réel de la nourriture industrielle.
Les politiques, les dirigeants dans le domaine des affaires et les médias continuent d’affirmer aux consommateurs américains que leur nourriture est la moins chère du monde. Ils serinent tel un mantra que plus l’agriculture aura recours aux produits chimiques et aux moyens technologiques, plus il y aura de nourriture produite et plus les prix pour le consommateur seront bas. Ce mythe de la nourriture bon marché est utilisé de façon courante par l’industrie agroalimentaire comme une sorte de chantage économique à quiconque tentera de montrer du doigt les impacts dévastateurs de la production alimentaire moderne. Ce que l’on fait croire aux gens, c’est que sans le système industriel, ils n’auraient plus les moyens d’acheter à manger.
À l’aide de ce "grand mensonge", cette industrie a même réussi à dépeindre les partisans de la nourriture biologique sous les traits de riches élitistes qui ne se soucient pas du prix que vont devoir payer les pauvres pour leur alimentation. Si l’on analyse les choses un peu plus en profondeur, l’alimentation prétendument bon marché se révèle monumentalement coûteuse. Le mythe du "pas cher" ne tient absolument pas compte des coûts externes vertigineux de cette nourriture, coûts qui n’apparaissent pas sur les tickets de caisse des supermarchés. Les analyses conventionnelles sur le coût de l’alimentation feignent de ne pas voir les coûts sociaux et environnementaux qui ne cessent d’augmenter et qui sont actuellement payés par le consommateur et le seront également dans l’avenir. Les américains dépensent des dizaines de milliards de dollars en taxes, soins médicaux, en épurations de substances toxiques, en primes d’assurances et autres frais parallèles qui servent à subventionner les producteurs de l’alimentation industrielle. Si l’on prend en compte les préjudices sans cesse croissants que cause l’agriculture industrielle sur la santé, l’environnement et le domaine social, le véritable coût de cette production alimentaire pour les générations futures est incalculable.
Les coûts environnementaux
Le coût externe le plus significatif dû à l’agriculture industrielle provient de la destruction massive de l’environnement. L’utilisation intensive de pesticides et d’engrais pollue gravement l’eau, la terre et l’air. Ce problème de pollution ne cesse d’empirer car les insectes s’immunisent peu à peu contre ces produits chimiques et il faut donc utiliser de plus en plus de poisons. Pendant ce temps, les usines animales produisent 1,3 milliards de tonne de lisier (fumier) par an. Chargé en produits chimiques, antibiotiques et hormones, le lisier s’infiltre dans les rivières et les nappes souterraines - polluant les réserves d’eau potable et causant la mort de dizaines de millions de poissons.
L’utilisation massive de produits chimiques et de machines dans les fermes industrielles érode la couche arable de la terre - couche fertile à partir de laquelle poussent tous les fruits et légumes. Les Etats-Unis ont perdu la moitié de leur terre arable depuis 1960 et ils continuent d’en perdre 17 fois plus vite que la nature ne peut la créer. La biodiversité est aussi victime de l’attaque perpétrée par l’agriculture industrielle. La Food and Agriculture Organisation (FAO) des Nations Unies signale que 75% de la diversité génétique dans l’agriculture s’est éteinte durant le siècle dernier. Les récoltes en monoculture qui en résultent sont génétiquement limitées et beaucoup plus sensibles aux insectes, aux épidémies, aux maladies et au mauvais temps que ne le sont les cultures diversifiées. Il existe aussi en aval une pollution à grande échelle et causée par les distances de transport de l’alimentation industrielle. La nourriture qui se trouve dans l’assiette d’un habitant de l’Ouest des Etats-Unis aura parcouru en moyenne au moins 2080 kilomètres depuis le champ jusqu’à sa table. Les véhicules qui transportent de la nourriture dans le monde entier consomment des quantités massives de combustible fossile, exacerbant par là même les problèmes de pollution de l’eau et de l’air. Aujourd’hui, les consommateurs payent annuellement des milliards de dollars de coûts environnementaux qui sont directement imputables à la production alimentaire industrielle. Ceci n’inclut pas la perte irremplaçable et inestimable de la biodiversité et des terres arables, ni les coûts incalculables de problèmes tels que le réchauffement de la planète et la diminution de la couche d’ozone.
Les coûts sanitaires
Les analyses traditionnelles choisissent aussi d’ignorer le coût de la santé humaine après consommation de la nourriture industrielle. Les pesticides, les hormones et autres ajouts de produits chimiques contribuent à l’épidémie actuelle de cancers. Ne sont pas non plus pris en compte les dépenses et les jours de travail perdus par 80 millions de citoyens américains qui contractent chaque année des empoisonnements alimentaires. De plus, le prix sanitaire de la nourriture industrielle devrait prendre en compte les frais, la douleur et la souffrance de dizaines de millions de victimes de maladies, comme l’obésité et les maladies cardiaques causées par les régimes alimentaires de type fast-foods industriels. Pris dans leur ensemble, ces coûts médicaux représentent sans nul doute des centaines de milliards de dollars par an.
Selon le Département Américain de l’Agriculture, le secteur agricole compte parmi les métiers les plus sujets aux accidents du travail aux Etats-Unis. Tandis que le taux d’accidents du travail dans le domaine professionnel du secteur privé est de 4,3 pour 100.000, le taux dans les métiers de l’agriculture, de la sylviculture et de la pêche est de 24 pour 100.000. C’est presque 6 fois plus que la moyenne nationale. Pour les saisonniers, les conditions sanitaires sont encore pires. Selon Sandra Archibald de l’institut des affaires publiques (IPA) d’Hubert H Humphrey, en Californie, les saisonniers - qui sont aujourd’hui impliqués dans plus de la moitié de la production alimentaire aux Etats-Unis - sont 15 fois plus susceptibles de manifester des symptômes liés à l’exposition aux pesticides que les ouvriers agricoles non saisonniers. L’Environmental Protection Agency estime à 300.000 le nombre d’ouvriers agricoles qui souffrent chaque année d’un grave empoisonnement lié aux pesticides.
La perte de fermes et de communautés
Le bouleversement provoqué par l’agriculture industrielle sur des millions de fermiers et de milliers de communautés agricoles n’apparaît pas non plus dans les calculs habituels du coût de l’alimentation. Il y a 70 ans, il y avait presque 7 millions d’exploitants agricoles américains. Aujourd’hui, après l’invasion de l’agriculture industrielle, il n’en reste plus que 2 millions, alors que la population américaine a doublé. Entre 1987 et 1992, les Etats-Unis ont perdu en moyenne 32.500 exploitations agricoles par an, dont à peu près 80% étaient des structures familiales. À peine 500.000 exploitations agricoles ont aujourd’hui à leur actif 75% de la production alimentaire américaine. Pendant ce temps, dans les supermarchés, la nourriture prétendument bon marché devient plus coûteuse car l’agriculture industrielle inclut dans ses prix les coûts élevés des techniques ruineuses du traitement et de l’emballage des denrées. Mais l’argent ne va pas aux exploitants agricoles. La vaste majorité des profits se retrouve dans les poches d’intermédiaires associés qui extorquent l’argent des agriculteurs lorsqu’ils leur vendent des semences et lorsqu’ils leur achètent les récoltes dont ils gèrent ensuite le traitement.
La perte d’exploitants agricoles a aussi pour conséquence la perte de communautés agricoles et d’une certaine culture, sans compter les commerces que ces communautés faisaient vivre. Les coûts actuels liés à l’alimentation industrielle et à l’agriculture ne tiennent pas compte des allocations et autres contributions financières du gouvernement aux anciens agriculteurs et aux ouvriers agricoles poussés à la pauvreté. L’Office of Technology Assessment a mené une étude sur 200 communautés et a découvert que la pauvreté augmente à proportion égale de l’augmentation de la taille des exploitations agricoles. Tandis que la taille des exploitations agricoles augmente et que le droit à la propriété diminue (deux conséquences endémiques de l’agriculture industrielle), les conditions sociales dans les communautés locales se détériorent. Les commerces ferment et la criminalité augmente. Il est difficile de jauger en dollars la perte éprouvée par les agriculteurs et les communautés, mais il est évident que ce qui a été perdu est inestimable. Cependant, de nombreuses études ont évalué le coût de tels bouleversements à des milliards de dollars depuis la seconde guerre mondiale.
Les subventions
On prélève aux contribuables des milliards de dollars qui permettent au gouvernement de subventionner l’agriculture industrielle. Le maintien et la fixité des prix, les avoirs fiscaux, le lancement des produits sont autant de garanties pour le "bien-être" de l’agroalimentaire. Parmi les subventions les plus scandaleuses, on trouve les 659 millions de dollars du contribuable qui sont chaque année dépensés pour la promotion des produits de l’agriculture industrielle, dont 1,6 millions sont allés au MacDonald’s de 1986 à1994 pour aider à implanter leurs Chicken McNuggets sur le marché de Singapour, et 11 millions ont servi à la chaîne alimentaire Pillsbury pour promouvoir le Doughboy en dehors des Etats-Unis. En faisant l’addition, ces subventions augmentent de près de 3 milliards les coûts "dissimulés" de l’alimentaire et qui sont à la charge du consommateur américain.
Le mythe de l’alimentation industrielle bon marché et abordable ne survit que parce que ces coûts environnementaux, sanitaires et sociaux ne sont pas pris en compte dans les prix de l’alimentation industrielle. Lorsque l’on calcule le prix réel, il est clair que, loin d’être bon marché, le système actuel de production alimentaire aux Etats-Unis impose d’impressionnantes charges monétaires sur les générations actuelles et à venir. Par opposition, la production alimentaire non industrielle réduit ces coûts de façon significative et peut même en éliminer la plupart. D’autre part, les méthodes biologiques réduisent ou éliminent l’utilisation de beaucoup de produits chimiques sur la nourriture, ce qui diminue de façon considérable les risques de cancer et d’autres maladies, diminuant par là même le coût des soins médicaux. Enfin, l’agriculture de type développement durable à petite échelle fait renaître les communautés rurales et crée des emplois agricoles. Si les gens pouvaient seulement voir le véritable prix de la nourriture qu’ils achètent, il leur serait facile de décider quoi acheter. Contrairement à la nourriture industrielle, l’alternative biologique représente le choix de la longévité.
Pour lire l’original de l’article en anglais, cliquez sur ce lien : www.theecologist.org/archive_articl...
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